Annie Kurkdjian
English



De L’Arménie au Liban

Annie Kurkdjian , artiste  libanaise, a  exposé  plusieurs  fois  ses  oeuvres  à  Marciac.

Découvrez  la  vie  et  le  parcours  créative  de  cette  artiste  à  la  sensibilité  hors  du  commun.

En  France,  lorsqu’il  y  a  un  attentat  comme  ceux  que  nous  avons  connus  récemment, on met  en  place  une  “cellule  psychologique”  pour  venir  en aide  aux  rescapés  et aux  proches  des  victimes.  Pour  Annie  Kurkdjian  qui a  connu  la  guerre au  Liban et  d’autres  détresses  dès  son  enfance ,  “la  cellule  psychologique”  a  été  son  atelier    de  peinture .  Cette  cellule  a  éveillé  en  elle  un étonnant  processus  créative  et  révélé  une  personnalité  unique, riche,  complexe  et  émouvante.  Elle vit  toujours  au Liban,  mais  a  exposé  ses  oeuvres  plusieurs  fois  en  France, en  particulier  à  Marciac . Elle était  récemment  en  couverture  de  la  revue  artistique  “Voleur  de  feu”  de  William  Mathieu. J’ai pu  dialoguer  avec  elle  par  mail  interposé.

De  l’Arménie  au  Liban
D’origine  arménienne , ses parents  se  sont  rencontrés   en  Syrie  où  ils  s’étaient  refugiés  après  le  génocide  des  Arméniens  par  les  Turcs . Ils  ont  de  nouveau  migré  vers  le  Liban  pour  fuir  le  régime  totalitaire  syrien .  Son  père  tenait  une  affaire  de  joaillerie  qui  se  développait  bien  lorsque  la  guerre  éclata  en  1975 . “Nous  pensions  que  cela  ne  durerait  que  quelques  jours,  mais  la  situation  est  devenue  extrêmement   compliquée ,  comme  en  Syrie  aujourd’hui “ . En  1985,  elle  a 13  ans,  son  père  décide  d’installer  la  famille  en  France . Mais  il  n’en  a  pas  le  temps : lui  et  ses  employés  sont  sauvagement  massacrés  par  trois  frères  venus  les  cambrioler .  Des  criminels emprisonnés  dans  un  premier  temps  mais  qui  s’enfuirent  dans  le  chaos  de  la  guerre et  qu’on  n’a  jamais  retrouvés…

Trois mères…
Annie  est  victime  de  stress  post-traumatique  et  la  vie  de  la  famille  devient  très  difficile . “J’ai  eu  cependant  la  chance  d’avoir  deux  tantes  passionnées  qui  m’ont  donné  beaucoup  d’amour. J’ai  toujours  eu  la  conviction  de  posséder  trois  mères… Elles  avaient  ouvert  un  atelier  de  haute  couture  et, avec  leur  talent ,  avaient  réussi  à  attirer  une  bonne  clientèle  libanaise .  Peu  de  femmes  orientales  possédaient  cette  indépendence  d’esprit  et  financière .  Elles  étaient  sûres  d’elles-mêmes  et  libres-penseuses…”

Se  reconstruire
Annie  passe  une  maîtrise  de  gestion,  mais  le  monde  des  affaires  la  rebute . A  vingt-deux  ans , elle  découvre  la  peinture  et  sent  que  ce  sera  pour  elle  un  moyen  d’expression  privilegié .   Mais  elle  continue  à  se  chercher . Elle  s’inscrit  en  théologie  et  psychologie  à  l’université .  Lors  d’un  stage  d’étude  en  hôpital  psychiatrique ,  elle  voit  les  schizophrènes  dessiner  et  elle  est  fascinée  par  la  sincérité  de  leur  travail .  Elle-même  se  met  à  réaliser  des  petits  croquis  et  commence  à  reconstruire  son  identité .  Finalement ,  la  fibre  artistique  l’emporte .  Sa  première  exposition  a  lieu  en  2005 :” Je  me  sentais  bien . J’ai  teint  mes  cheveux  en  rouge  et  c’est  devenu  le  symbole  de  ma  guérison  et  ma  foi  en  la  vie.”

Créer  son  style
Au  début  ,  elle  s’isole  dans  un  petit  atelier  baptisé  “shitland” (pays  de  merde)  et  vit  dans  de  conditions  de  grand  dénuement . “Je  devais  être  seule  pour  pouvoir  travailler  et  créer  mon  style  sans  être  dérangée  par  aucun  avis . Dans  cette  chambre   où  j’ai  habité  sept  ans ,  personne  n’avait  le  droit  d’entrer .”   Aujourd’hui   elle  travaille  dans  un  appartement  confortable. “Je  ne  suis  plus  aggressive  si  quelqu’un  me  rend  visite . Intérieurement ,  j’ai  construit  un  monde  solide  qui  m’appartient .”   Sa  peinture  exorcise  ses  démons  mais  exprime  aussi  une  joyeuse  richesse  imaginative  et  l’espoir  de  la  vie  qui  reprend  par-dessus  tout.


Comment  est-elle  arrivée  à  exposer  dans  le  Gers ?  “Lors  d’une  exposition  à  Paris , j’ai  rencontré  Saty ,  la  galeriste  de  L’Ane Bleu  à  Marciac . D’origine  arménienne ,  comme  moi , elle  est  très  sensible  au  thème  du  genocide . Elle  m’a  invité  à  présenter  mon  travail  dans  sa  galerie  à  Marciac  et  j’ai  accepté  . Puis , j’ai  rencontré  Fred  de  l’Espace  Eqart  et  j’ai  exposé  l’année  suivante  chez  lui .  J’adore  beaucoup  ce  village. Vous  avez  beaucoup  de chance  de  vivre  dans  ce  pays…”

Jean-Louis  Le  Breton