Annie Kurkdjian
English



REQUIEM


En été 1978, au tout début de la guerre civile au Liban, nous dûmes fuire très rapidement Beyrouth, après des rumeurs qui couraient depuis quelques jours d'un probable massacre  qui visait notre quartier. Mes parents, tous deux arméniens issus du génocide savaient combien horrifiant cela pourrait finir , nous préparâmes donc très vite nos affaires et nous  quitâmes Beyrouth, vers la montagne ,se réfugier dans un chalet très éloigné , dont un ami nous avait confié la clé.  

C'est là qu'une nuit, après avoir combattu la première insomnie de ma vie et réussi à dormir un peu , j'ai eu mon premier cauchemar .

J’avais six ans.

J'ai vu le vaste terrain non cultivé d'à côté du chalet , devenu  immense et  noir. Ce n’était plus de la terre mais une nouvelle matière conçue spécialement pour le deuil. Il était  couvert d'un nombre infini de  dunes,  tombeaux des habitants de la terre, tous morts ... la terre avait perdu tous ses habitants ! Un  paysage apocalyptique  sorti du livre d’Ezéchiel ! Je marchais tenant la main de mon père. Nous étions les seuls survivants . On marchait vite ; on marchait sur les tombeaux des morts,  essayant de trouver un issu pour sortir de ce macabre paysage .  Mon père , qui n'avait  jamais perdu son sourire   même durant les pires nuits de bombardement ,  avait un visage  terrifié ;  je l'observais , le suivais  et je vivais  sa tristesse sans  lui parler . J’avais  une grande compassion  pour lui et son angoisse  était  mienne .  Je ne savais plus si c’était lui qui voulais me sauver ou moi ?  Il fallait absolument trouver un issu . La solitude dans cet endroit  était  absoluement suffocante .  Mais nous étions enfermés  dans le pays des  morts  et c’était sans issu.  

Au réveil, j’étais encore dans le chalet de notre ami et la famille encore  vivante. Mais un poids  pesait désormais sur mon coeur d’enfant . C’était la première fois que je  visitais un tel endroit ; il existait donc tout un monde de tristesse et de deuil que j’ignorais . Mon cauchemar ne venait pas de nul part. C’était une première vision d’enfer et  J’étais terrorisée par la possibilité  d’y revenir.  

Six  ans plus tard , quand j’ai eu douze ans , mon père fut assassiné . Un crime pour vol, commis par des proches, qui se caractérisait par sa violence, décrit  comme massacre  dans les journaux . Des photos de  corps troués , gisant dans des lacs de sang étaient à la portée de tous dès  le lendemain du crime .

On arrachait mon père à la vie . On m’arrachait  l’ami le plus cher,  l’être que j’aimais le plus au monde , on m’arrachait  ma famille…  on déracinait avant son temps une belle plante toute verte , bien enfoncée par ces racines dans la terre et qui allait donner dans quelques temps la plus belles des fleurs ….on me laissait  orpheline .

Au jour de son enterrement , dans la panique générales des adultes  , on m’empêcha d’assister  à la cérémonie, parce qu’on me jugea trop petite pour comprendre et supporter la mort  . Je suis restée ce jour là  oisive à la maison à broyer du noir pour la première fois et attendre le retour des adultes .

Je  déambulais  dans les chambres de la maison vide, trop grande désormais et trop froide ; quelque part traînait  la robe que ma mère  cousait depuis quelques temps afin  que je la porte le  dimanche de Pâques qui était dans une semaine . Une robe fleurie, très belle qui me révélait pour la première fois , féminine, dans le miroir , et qui me rendait si fière et heureuse. Mais elle était encore  incomplète ; le buste séparé de la jupe, sans la grande férmeture  et sans la ceinture. Elle n’allait sûrement pas finir pour Pâques ni pour après. . Quant à ma féminité , elle devrait naitre dans une  robe inadéquate  d’enfant ,  une robe de deuil .  Les premières fleurs de l’érotisme  devraient s’éclore sur un fond horriblement macabre  , et la vie devrait s’épanouir  sous le signe improbable de la mort .

 Quand les adultes rentrèrent de l’enterrement,et malgé le grand chagrin de tous  , il y avait un consentement,   à garder  mon père parmi les morts . C’était le bon sens qui le dictait.  Il devait désormais être  le grand absent, le marginal , l’exilé . On commença à parler de lui au passé,  jamais avec lui . Il n’avait plus de voix , on lui avait arraché sa voix, volé sa parole…

Mon père resta pour moi sans enterrement . Des mois passèrent et il ne partit pas . Je savais qu’Il avait encore  à dire et  je travaillais à trouver une nouvelle formule pour sauver notre langage ,  d’abord à travers des lettres dont  je ne savais à quelle adresse envoyer et où je  racontais en detail  toutes nos  nouvelles .

Je ne voulais , ni ne pouvais le laisser partir . Ni lui ne voulait me quitter.  L’enterrer  c’était accepter le fait de sa mort, par conséquence accepter un destin non choisi, un destin imposé par la bêtise de quelques hommes  sans âme . Or à 12 ans  je croyais déjà à la valeur ultime de la liberté , au droit de choisir son destin . C’était une valeur héritée  par  mon père lui même . J’étais convaincu   à l’impossibilité de l’amour sans   liberté  et par conséquence l’impossibilité  de la vie . j’avais une extrême intolérance à toute sorte de dictat , horreur de toute chose imposée surtout un destin.  

Il m’était donc impossible d’abandonner cet homme que  j’aimais , qui a été trahi , volé et tué, tout seul  à la mort . Ce n’était ni son choix, ni celui de Dieu. Le laisser se perdre à cause de quelques idiots,  c’était me perdre moi même, en acceptant  le mensonge  et  l’injustifiable.  A quoi servirait une vie  écrite  par d’autres ?  Il était nécésaire de   prendre  une distance  et  réorganiser un nouveau plan de vie avec tout le courage possible  et tout l’amour . Recommencer de zéro. Il y avait désormais  une immense solitude à envisager, la solitude d’avant la résurrection  mais aussi un long séjour au pays des morts d’où il fallait trouver l’issu vers la vie .

J’ai pris alors dans ma petite main celle  de mon père, et  nous nous retrouvâmes  dans le grand désert de la mort comme dans mon cauchemar de six ans . Nous decidâmes  de refaire à deux  le grand  voyage. Nous déambulâmes de nouveau, seuls, sur les dunes, en dehors du temps, et pour très longtemps , des longues années ,des années lumières,  sans jamais  se lâcher les mains  et sans se dire un  mot. Juste liés par la même  immense tristesse , la même  terrible angoisse et la même quête de paix.

Nous  avançâmes en marchant sur les tombeaux des morts . Nous y étions les seuls survivants. Sous nos pas étaient enterrée l’ humanité toute entière  . On marcha sur les tombeaux d’assassins, ses propres bourreaux, les traîtres qui osèrent lever l’arme contre lui puis partir  impunie  , sur les tombeaux d’ indifférents qui entrèrent désormais si facilement dans notre maison pour nous faire sentir encore plus seuls,  les tombeaux d’abuseurs de veuves et d’orphelins qui entrèrent si facilement dans notre vie pour ruiner ce qui restait à ruiner  , les tombeaux d’ imbéciles,  d’ hypocrites, de  menteurs,  de faiseurs de guerres,  de gouverneurs corrompus  bénisseurs de criminels ,  et un nombre infini  d’autres tombeaux d’hommes et de femmes sans âme.  
Mon père  devint  tous  les martyres . Il devint tous les souffrants, tous les victimes d’injustice, tous les innocents meurtris , tous les orphelins , tous les veufs,  tous les exilés , tous les agonisants . Il devint le grand Crucifié.

J’avais dans ma main, la main de toute  l’humanité  souffrante, et sous mes pieds les tombeaux des  sans-âmes.

Nous  explorâmes  ainsi de long en large le pays des morts  . C’est la mort qui nous fît  découvrir les  mystères de la  vie et de  l’amour . Nous restâmes liés  par notre amour de père et de fille et nous grandîmes ensemble .

Puis quand après de longues années, je jettai un regard en arrière , notre long chemin parcouru dans la tristesse,  était  couvert de couleurs.

 A force de silence,  un langage  était né  . A force d’errance, un sens se dessinait.  L’amour pouvait traverser  intact , le pays des morts, tout en  le semant de mille joies .  

D’étranges fleurs  poussaient partout sur la terre noire derrière nous, et  elles  grandissaient  arrosées par nos larmes... J’avais peint des toiles  dans la solitude du désert. Des toiles de libérté et de vie , faites par mes propres mains et celles de mon père. C’étaient les fleurs du nouveau destin.

Il y en avait  abondament partout derrière nous. Plein  de couleurs  tout le long du chemin.

Des toiles qui prenaient racines dans la terre noire de la mort  et qui vivaient par la force de l’amour et de la patience que nous  laissions  à chaque pas. D’etranges  fleurs , dures et douces, tristes et joyeuses, noires et multicolores. Des toiles libres où s’ouvrait un dialogue avec la vie. Des toiles  dotées d’une voix dont plus personne ne pouvait voler.  Mille et une oreilles étaient à l’écoute , la terre se peuplait   de  nouveaux  habitants , guéris et debouts, assoiffés de libérté et d’inspiration ,  qui  venaient puiser leur soif dans l’oasis de notre oeuvre. Nous  n’étions  plus seuls .

Je ne portais plus les habits d’orpheline , mon père n’était plus triste.

Nous continuâmes pourtant   notre parcours  car la terre où nous étions était sans issu ;  mais  c’était sans importance car nous avions frolé la paix…ou presque.

Nous avançâmes encore longtemps dans la terre noire  , mais derrière nous tout fleurissait.  Nous laissions à chacun de nos pas , notre oeuvre.  Une oeuvre de paix . Une oeuvre appelée ‘Requiem’  qui ne se taisait plus jamais et qui invitait  tous  les amoureux de la vie à  la communion .

Annie Kurkdjian