Annie Kurkdjian
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Annie Kurkdjian: La peinture... ce langage rédempteur


Née en 1972, à Beyrouth, Annie Kurkdjian a vécu les douloureuses années de guerre civile. Elle a dû faire le deuil de son enfance massacrée, apprendre à « parler » pour enfin « dire ». Rencontre avec une Libanaise, devenue l
architecte de sa vie par la peinture. (Molly Mine - AZART, Magazine International de la Peinture Numero 52)

A seulement 12 ans, Annie doit renoncer à l’enfance. Devant les photos que publient les  journaux de Beyrouth de son père, gisant, criblé de balles, parce que ses propres amis l’ont trahi et assassiné, pour le voler. Annie se souvient de ces années terribles : « C’était d’une noirceur indescriptible. Manque permanent d’électricité, d’eau, fuite en pleine nuit vers des abris souterrains, où l’on reste enfermés, avec le bruit des bombes, le souvenir des corps brûlés et déchiquetés des voisins. Ce sont les années d’école irrégulières, les amis qui fuient le pays, laissant derrière eux le vide. »

Dans ce contexte, c’est difficile pour une petite fille d’imaginer sa vie, entre ce que l’on attend d’elle et ce qu’elle a envie de faire, autre parmi les autres.

Annie a d’abord essayé de rentrer dans le moule : elle passe sa maîtrise de gestion des entreprises, avec succès, pour prendre la succession de son père. Mais, commente-t-elle, « le monde des affaires me suffoquait ».

A 22 ans, elle découvre la peinture, et a l’intuition que ce sera sa voie. « C’est peut-être, confie-t-elle, l’absence si soudaine de mon père qui m’incita à travailler avec un grand acharnement à trouver un langage. Il me fallait un support pour garder l’amour vivant. Et cela, par fidélité. Je devais trouver un moyen pour protéger, transformer la douleur, ressusciter. Non seulement les victimes, mais aussi les bourreaux. »

Annie Kurkdjian, à la grande déception de sa famille, se tourne alors vers les beaux-arts, acquiert des techniques mais… « le tragi-comique, c’est qu’après avoir terminé l’école, je ne savais toujours pas ni quoi peindre ni comment. » commente-t-elle avec ironie.
Quel choix à – déjà ! – 30 ans ? Épouser son fiancé « nouveau riche » et rentrer dans le moule d’une société libanaise qu’elle juge « hypocrite » ? Faisant face aux pressions familiales, elle s’inscrit simultanément dans deux universités, pour étudier en même temps psychologie et théologie. Sa démarche fait fuir le fiancé et inquiète sa famille : « On avait peur que je finisse dans un couvent… Mais, susurre-t-elle, il y avait en moi un érotisme très aigu qui faisait que j’aimais avec égalité et le marquis de Sade et saint François d’Assise ! » La famille finit par se résigner et lui offre la paix dont elle à besoin pour se (re)construire : « Au fur et à mesure que j’étudiais, j’ai découvert dans les petits croquis que je faisais alors un début d’identité, quelque chose qui me ressemblait, quelque chose d’amusant. »


PEINDRE POUR ECRIRE SA VIE
« Alors, dit avec simplicité Annie, je me suis remise à peindre, et cette fois, je savais ce que je voulais. J’ai compris que, ayant pris conscience de ma vocation, il était temps pour moi d’exposer. A Beyrouth, puis en France aussi, pour savoir si mon langage, était compréhensible pour les autres. »

Le mot « vocation » n’est pas anodin dans la bouche d’une diplômée es-psychologie et ex-candidate au couvent !
Son atelier ressemble à une cellule, « une petite chambre souterraine, dans le quartier le plus pauvre de Beyrouth, constate-t-elle. Je dois faire des économies si je veux poursuivre la peinture. Mais cette pauvreté me plaît : elle me donne le sentiment de me sentir libre et de me concentrer sur l’essentiel. »

Elle y vit quasi monacalement : « Je n’ai pas de fauteuil, et surtout pas de lit ! Sinon, je deviendrais paresseuse – la paresse est l’une de mes faiblesses, sourit-elle. Alors je ruse avec moi pour y remédier et transformer cela en force… si c’est possible ! L’intelligence, c’est de s’éduquer soi-même comme on le ferait pour un enfant. »

D’ailleurs, comme les enfants, Annie a de saints exutoires : « Mon atelier s’appelle Shitland [Pays de merde, ndlr], appuie-t-elle. J’ai réservé un mur où j’inscris mes injures : « Shit on Mama », « Shit on Papa », « Shit on Annie », « Shit on God », « Shit on the Moon », « Shit on the Sun », « Shit on Van Gogh », etc. Je décharge mon agressivité de cette manière. Cela me permet d’être toujours  calme , et de maîtriser ma colère. »


LE DIT DANNIE
Lorsque l’on regarde les toiles d’Annie, on est frappé par une grande générosité d’expression, mais aussi par beaucoup de retenue. C’est sa propre histoire, qui nous éclaire : « Au début, mon inspiration est venue des dessins des psychotiques. Lors de mon stage en psychologie, j’ai vu des schizophrènes travailler, et ça m’a fascinée. Leur sincérité rend leur travail digne d’un grand respect. La folie est une blessure de l’âme, mais elle est susceptible d’ouvrir des horizons. A ce sujet, je suis une grande admiratrice de Gilles Deleuze. » Ce récit fait penser évidemment au vécu de ce grand peintre qu’est Jean Rustin...

Dans les peintures d’Annie, des thèmes paraissent récurrents. On est frappé par le leit-motiv de la dévoration, qui peut être celle du couple, mais aussi celle de la figure maternelle, grande ogresse. Cela peut relever aussi de l’auto-dévoration… Ou, dans d’autres tableaux, ce sont des coups de griffes – coups de gueule ? – sur les maux du quotidien : gravité des mutilations, comme celles du sein, ou sur les diktats d’aujourd’hui qui nous imposent leurs standards et leurs mauvais traitements. Le tout ne se passe pas sans humour d’ailleurs, comme en témoigne ce tableau d’une brochette d’hommes aux « virilités » plus que modestes !

En fait, l’art d’Annie est de s’adresser aux autres. « Aujourd’hui, avoue-t-elle, je m’inspire de tout ce qui est sincère autour de moi. Pour que l’art puisse être un moyen de communication, peut-être unique, la sincérité est vraiment essentielle. Les blessures rendent l’homme plus proche de lui-même, et c’est en cela qu’elles m’intéressent. J’éprouve une grande compassion et mon art s’adresse essentiellement à ceux qui souffrent. »

Ce positionnement contribue à une écriture de la vie, la poésie, au sens étymologique, qui n’appartient qu’aux grands artistes, qu’ils soient peintres, cinéastes ou poètes : « Poètes et cinéastes m’obsèdent et m’inspirent beaucoup, confirme-t-elle. Je citerai Alan Parker, Pasolini ou Agnès Varda. Parmi les poètes, Artaud, Apollinaire, le marquis de Sade. Avec Arthur Rimbaud, ma relation est très ancienne et intime. C’est un véritable dialogue spirituel. La série de tableaux sur la dévoration dont vous venez de parler est un répons à l’une des strophes du poème “Faim” qui m’a obsédée pendant des années :

                       “Le loup criait sous les feuilles
                       En crachant les belles plumes
                       De son repas de volailles :
                       Comme lui je me consume”

Ce genre de dialogue, j’aime bien l’ouvrir aussi dans mon travail. Si je dis certaines choses dans mes tableaux, je me tais aussi beaucoup pour que l’autre ait son tour dans la parole. »

C’est aussi, pour cette artiste libanaise, une manière d’exprimer son mal-être : « On est à la fois oriental dans les gènes mais on veut imiter à tout prix, l’Occident. Résultat: des phénomènes hystériques bizarres où des femmes excessivement maquillées, avec des piercings sur la langue, trop déshabillées, acceptent la sodomie pendant de longues années pour ne pas perdre la virginité qui leur permettra de trouver un mari plus tard. »

Annie est à l’image de son pays, à la frontière, vivant dans un no man’s land où les repères sont souvent fluctuants. Mais reste son exigence de femme et de peintre : la sincérité, profonde, d’être soi.